Philosophie
J’ai
commencé à fabriquer des couteaux il y a de cela quelques années maintenant.
Au tout début, j’étais loin d’imaginer toutes les richesses qui
pouvaient se cacher derrière un objet apparemment aussi simple. Et
pourtant, quand on entre dans cette passion on est comme entièrement
aspiré : par tout ce qu’il faut apprendre, et qui reste à apprendre (la
forge, les traitements thermiques, le montage des manches…) ; par
toutes les possibilités qui s’ouvrent à nous en terme de formes, de
matières, de design ; par les rencontres humaines que l’on peut faire
parmi les couteliers, les amateurs et les clients. Totalement conquis
par ce monde, j’ai donc décidé d’essayer d’y consacrer tout mon temps.
Le salaire ne sera jamais au rendez-vous mais au moins vivrai-je au
plus près de ce que j’aime faire, au plus près de valeurs qui me sont
chères. Peut-être que dans quelques mois, cette tentative de vivre un
peu autrement échouera, parce que trop peu rémunératrice, mais au moins
aurai-je la satisfaction d’avoir essayé d’exister selon des valeurs
telles que :
- Le
travail sur des pièces toujours uniques.
Dans un monde où tout est calibré, où
nous possédons tous les mêmes choses, la pièce unique réenchante ce qui
nous entoure, elle redonne une identité véritable aux objets dont on se
sert. Un couteau artisanal est un couteau qui a été fait par une
personne que l’on peut rencontrer, un couteau dont on connaît tout de
la fabrication et des matières qui le composent : l’origine des bois,
des aciers etc. Cette pièce unique est également le résultat du respect
de multiples procédures telles la forge, les traitements thermiques,
l’utilisation des bois et des aciers, la conception du dessin, de
l’ergonomie, etc.
- La
valorisation d’une autre conception du temps.
Chaque étape de fabrication a sa propre
temporalité : polir une lame à la main, ou encore révéler un damas,
peaufiner la finition d’un manche en bois, chaque opération a son
propre rythme. Cela demande du temps et donc de sortir un peu de cette
course à la production. Vivre en prenant le temps d’essayer de faire
bien les choses est désormais un luxe qu’il me semble important de
défendre.
- Une
remise en question permanente.
Essayer de toujours faire mieux,
confronter ce que l’on croit savoir avec les résultats du terrain, avec
les expériences d’autres couteliers, avec les demandes des clients qui
parfois frôlent les limites de notre savoir-faire. Je crois que les
couteliers sont tous les mêmes de ce point de vue, ils ne sont jamais
contents du couteau qu’ils viennent de terminer, et sont toujours à la
recherche de l’objet parfait, du couteau dont ils seront réellement
satisfaits. Malheureusement ils ne le fabriqueront jamais et il ne leur
reste alors plus qu’à faire de nouveaux dessins, de nouveaux essais, de
nouvelles pièces…
- Une
attention particulière aux individus et aux autres.
Fabriquer un couteau c'est espérer créer
une vraie rencontre entre le futur utilisateur et la pièce que l'on a
imaginée pour lui. Pour cela, il faut vraiment prendre le temps
d’écouter et de comprendre ses choix esthétiques, ses pratiques (usages
prévus, milieu d’utilisation), d’adapter le couteau à sa physionomie
(taille de la main par exemple). De plus, il faut un minimum de
confiance pour remettre un couteau à quelqu’un tant au niveau du soin
qu’il en prendra que dans sa future façon de l’utiliser. C’est
effectivement à l'utilisateur qu’il revient de le faire vivre. Dans ses
mains, il peut être un ustensile utile pour faire la cuisine à ses
amis, le compagnon d'une vie de plein air ou devenir un moyen de
défense ou même une arme. Un couteau n'est ni bon, ni mauvais, il
renvoie chacun à sa responsabilité et à sa façon d'être dans ce monde.
Il y a une forme d’humanisme à confier un couteau que l’on a fabriqué à
un individu que l’on ne connaît que partiellement.
Fabriquer des couteaux permet de dépasser, pour un temps, les clivages
socio-culturels si souvent présents entre les individus. Le couteau
intéresse tout le monde, quels que soient son éducation, son pouvoir
d’achat. Ayant eu l’occasion d’évoluer dans différentes sphères de la
société (recherches universitaires, btp, activités de tourisme, et
travail manuel …), c’est une dimension essentielle pour moi que de
pouvoir croiser de nombreuses personnes d’origines multiples.